Une croix de fer prussienne de 1813 a été adjugée 6 000 € (Künker, 2023). Une croix de chevalier en argent, qui porte le poinçon d’un fabricant berlinois réputé, est en réalité une fabrication des années 1970 (Quedlinburg via Drouot). Ces deux cas résument ce qui compte pour un collectionneur d’Eisernes Kreuz : savoir quelle version il a en main, ce qu’elle vaut réellement et ce que la loi lui permet d’en faire en France. Ce guide ne s’appuie que sur des sources identifiées. Il ne remplace ni l’avis d’un expert ni celui d’un avocat.
Eisernes Kreuz : de quelle croix de fer parle-t-on ?
Ce sujet s’inscrit dans notre guide de reference : Masque vénitien : reconnaître, dater et conserver.
L’Eisernes Kreuz, ou croix de fer, est une décoration militaire prussienne, devenue ensuite allemande. Le roi Frédéric-Guillaume III de Prusse l’a créée le 10 mars 1813 (Künker, 2023), en pleine guerre contre Napoléon. Le dessin est attribué à l’architecte Karl Friedrich Schinkel, qui a travaillé sur les indications du roi. Le résultat est une croix noire bordée d’argent, qui reprend le symbole de l’ordre Teutonique (Bundeswehr, 2021).
La décoration n’a pas été décernée sans interruption. Elle a été fondée à quatre reprises, en 1813, 1870, 1914 et 1939 (BMVg), à chaque fois à l’occasion d’une guerre. Toute identification part de là : « une croix de fer » recouvre en fait quatre séries distinctes. Elles n’ont ni la même rareté, ni les mêmes pièges, ni le même statut juridique. La version 1939 porte une croix gammée, et elle pose en France des questions que les trois premières ne posent pas.
Il existe un autre usage du symbole, source de confusion. La croix stylisée peinte sur les véhicules de combat et les aéronefs de la Bundeswehr n’est pas une décoration mais un emblème national. Selon le ministère fédéral de la Défense, le président Theodor Heuss l’a autorisée le 24 septembre 1956 (BMVg). Une page de la Luftwaffe donne le 1er octobre 1956 (Bundeswehr, 2021). Ces deux sources officielles ne concordent pas et l’écart n’a pas pu être résolu ici. Les insignes et écussons de la Bundeswehr forment une autre catégorie d’objets, que ce guide ne traite pas.
Identifier la version : 1813, 1870, 1914 ou 1939
La version 1939 est la plus simple à reconnaître : une croix gammée occupe le centre de l’avers. Hitler a refondé l’ordre le 1er septembre 1939 (DHM, 2015). Le revers peut porter la date « 1813 », en rappel de la fondation prussienne. C’est le cas sur la croix de chevalier décrite par la maison de Quedlinburg (Quedlinburg via Drouot). Une pièce datée « 1813 » n’est donc pas forcément prussienne : examinez toujours les deux faces.
Pour la version 1813, la description de l’exemplaire de 2e classe vendu par Künker fournit une bonne référence. La croix porte la date de fondation. Elle est faite d’une monture en argent en deux parties qui enserre une âme en fer. Elle mesure 44,3 × 39,1 mm et pèse 17,5 g (Künker, 2023). Ces mesures concernent cet exemplaire précis. Elles servent de point de comparaison, pas de gabarit officiel. Une pièce qui s’en écarte nettement mérite qu’on pose des questions, sans être jugée fausse d’office.
Les classes compliquent la lecture. Le Deutsches Historisches Museum distingue la 2e classe, la 1re classe et la grand-croix. En 1939 s’y ajoute la croix de chevalier (Ritterkreuz), portée au cou (DHM, 2015). Elle comporte elle-même des grades supérieurs, rarement décernés : 883 fois avec feuilles de chêne, 159 fois avec glaives, 27 fois avec diamants, et une seule fois avec feuilles de chêne dorées, le 29 décembre 1944 (DHM, 2015). Si une pièce est présentée comme l’un de ces grades, leur rareté documentée doit déjà vous alerter.
Pour les versions 1870 et 1914, les sources retenues confirment la refondation mais ne décrivent pas le décor des pièces. Ce guide ne reprend donc pas de critères qu’il n’a pas pu vérifier. Comparez plutôt votre exemplaire avec une pièce de la même campagne, décrite et photographiée dans le catalogue d’une maison de ventes. Contrôlez les deux faces, la monture et les marquages.
| Version | Contexte | Repère documenté | Classes citées par les sources |
|---|---|---|---|
| 1813 | Fondation par Frédéric-Guillaume III | Date de fondation ; monture en argent en deux parties, âme en fer (lot Künker) | 2e classe (lot Künker) |
| 1870 | Refondation | Décor non décrit par nos sources : comparer avec un lot documenté | Non renseigné ici |
| 1914 | Refondation | Décor non décrit par nos sources : comparer avec un lot documenté | Non renseigné ici |
| 1939 | Refondation par Hitler | Croix gammée au centre ; date « 1813 » au revers sur le lot de Quedlinburg | 2e classe, 1re classe, grand-croix, croix de chevalier et ses grades |

Authentique, refrappe ou copie : les pièges courants
Le lot 23 du Kunst- und Auktionshaus Quedlinburg montre le piège le plus coûteux. C’est une croix de chevalier 1939 en argent 800 (Quedlinburg via Drouot), marquée « L/12 » et attribuée au fabricant berlinois C. E. Juncker. Sur le papier, tout fait penser à une pièce d’époque. La maison de ventes la présente pourtant comme une fabrication de remplacement ou destinée aux collectionneurs, réalisée vers 1970. Ici, le vendeur l’a indiqué clairement. Revendue sans cette description, la même pièce pourrait passer pour un original de la guerre.
La leçon est simple : un poinçon de fabricant ou un code ne prouve pas la date de fabrication. Ce lot montre qu’un marquage d’apparence correcte peut figurer sur une pièce fabriquée des décennies après la guerre. Juger une décoration sur son seul poinçon, c’est authentifier un tableau en ne regardant que la signature.
Pourquoi tant de refabrications ? Parce que la demande dépasse de loin le nombre d’originaux. Le DHM recense 7 313 croix de chevalier décernées pendant la Seconde Guerre mondiale (DHM, 2015). C’est peu au regard de l’intérêt des collectionneurs, et cet écart fait vivre un marché de copies. Le droit allemand ajoute une particularité : depuis 1957, il n’autorise le port des décorations de 1939-1945 que sans emblème nazi (OrdenG, 1957). On peut donc logiquement rencontrer des versions sans croix gammée fabriquées après la guerre. Ce ne sont pas des pièces de 1939-1945, et elles ne doivent pas être vendues comme telles.
Avant d’acheter une pièce coûteuse, suivez cette méthode :
- Exigez des photos nettes des deux faces, de la tranche, de l’anneau et de chaque marquage, avec le poids et les dimensions mesurés.
- Demandez la provenance : d’où vient la pièce, depuis quand, avec quelles factures ou quels catalogues antérieurs.
- Cherchez les documents d’attribution : un certificat au nom d’un titulaire identifié pèse plus lourd qu’un étui seul, à condition d’être lui-même authentique.
- Faites examiner la pièce par une maison de ventes spécialisée ou un expert en décorations, si possible avant de payer.
- Obtenez une description écrite précisant la version, la classe et l’époque de fabrication annoncées. C’est ce document qui comptera en cas de litige.
- Méfiez-vous d’un prix très inférieur aux résultats documentés pour une pièce équivalente.
Combien vaut une croix de fer ? Repères vérifiables
Il n’existe pas de cote officielle de la croix de fer, et ce guide n’en invente pas. Le seul repère retenu est un résultat public et identifié : le lot 174 de la vente 395 de Künker, le 13 novembre 2023 (Künker, 2023). Il s’agissait d’une croix de fer de 2e classe, version 1813, avec son ruban d’époque. Estimée à 1 500 € (Künker, 2023), elle a été adjugée 6 000 € (Künker, 2023), soit quatre fois son estimation.
Cet écart ne veut pas dire que la maison s’est trompée. L’estimation est une indication fixée avant la vente ; le prix d’adjudication reflète la concurrence entre enchérisseurs le jour même. Plusieurs facteurs peuvent expliquer une enchère élevée : l’ancienneté de la version, la rareté indiquée par les catalogues allemands avec des indices (R, RR…), l’état de conservation, la présence d’un ruban d’époque. Le catalogue ne dit pas lequel a pesé. Ce qui précède est une interprétation, pas une explication démontrée.
Pour lire n’importe quel résultat de vente, deux précautions s’imposent :
- Les frais acheteur. Selon la maison ou la plateforme, le prix publié inclut ou non les frais. Les conditions générales de la vente le précisent : consultez-les avant de comparer deux résultats.
- La comparabilité. Un résultat ne vaut que pour une version, une classe et un état donnés. Une 2e classe 1813 ne dit rien d’une 2e classe 1914, ni d’une 1re classe de la même campagne.
Aucune source primaire n’a été consultée pour la version 1914 ni pour la 2e classe 1939 : ce guide ne donne donc pas de fourchette pour ces pièces. La seule méthode fiable consiste à relever vous-même plusieurs lots identifiés dans les archives de résultats des maisons de ventes. Notez pour chacun la version, la classe, l’état, les accessoires, la date, l’estimation et le prix adjugé. Le prix affiché dans une petite annonce n’est pas une cote : c’est un prix demandé, qui n’a pas forcément trouvé preneur.
Acheter, exposer, revendre en France : ce que dit la loi
Le texte qui suit vise un comportement public, pas la simple détention d’une décoration ancienne. L’article R645-1 du Code pénal punit de l’amende des contraventions de 5e classe le port ou l’exhibition en public d’un uniforme, d’un insigne ou d’un emblème rappelant ceux d’une organisation déclarée criminelle. Il prévoit une exception pour un film, un spectacle ou une exposition à évocation historique. Cette rédaction est en vigueur depuis le 21 juin 2010 (Légifrance).
Les maisons de ventes ont reçu une mise en garde. En mars 2021, le Conseil des ventes leur a rappelé qu’il est interdit d’exposer en vue de la vente des objets porteurs de signes nazis, que ce soit dans un catalogue papier, en ligne ou devant le public. Un autocollant sur le symbole ou une photo floutée ne suffit pas. D’après The Times of Israel, qui rapporte cette mise en garde, des cas avaient été relevés à Albi, Rodez, Fécamp, Soissons et Pamiers, dont des croix de fer (Times of Israel, 2021). Le communiqué original n’a pas été retrouvé sur le site du Conseil : cette information repose sur un article de presse.
La jurisprudence a précisé la notion d’exhibition. Dans un arrêt du 5 septembre 2023, la Cour de cassation a jugé que photographier ces objets et diffuser leur image ne suffit pas, à soi seul, à caractériser l’exhibition en public au sens de l’article R645-1. La diffusion en ligne n’est pas sans risque pour autant : selon les circonstances, elle peut relever de l’apologie de crimes contre l’humanité, prévue par l’article 24 de la loi du 29 juillet 1881 sur la liberté de la presse (Le Monde du Droit, 2023).
En pratique, tout dépend de la version. Les croix de 1813, 1870 et 1914 ne portent pas d’emblème nazi ; la version 1939 en porte un. C’est elle qui concentre le risque : photos d’annonce, présentation sur un stand, exposition dans un lieu ouvert au public. L’application de l’article R645-1 à une pièce donnée dépend des faits, et ce guide n’est pas un conseil juridique. En cas de doute, consultez un avocat avant une vente ou une exposition.

Acheter en Allemagne : la règle du § 6 OrdenG
Une part importante des croix de fer passe par des marchands et des maisons de ventes allemands. En Allemagne, le cadre est fixé par la loi sur les titres, ordres et décorations (Gesetz über Titel, Orden und Ehrenzeichen, dite OrdenG), dont le texte est publié par le ministère fédéral de la Justice. Son § 6 autorise le port des décorations de guerre de 1939-1945, mais uniquement sans emblème nazi (OrdenG, 1957).
L’alinéa 2 du même paragraphe va plus loin. Il interdit la fabrication, l’offre, la vente et la mise en circulation d’insignes portant des emblèmes nazis (OrdenG, § 6). Le texte allemand vise donc aussi le commerce, alors que l’article R645-1 français porte sur le port et l’exhibition en public.
Pour un acheteur français, cela a trois conséquences :
- Une croix 1939 sans croix gammée vendue en Allemagne peut correspondre à la version autorisée au port après 1957 (OrdenG, 1957). Ce n’est pas une pièce de 1939-1945, et elle ne doit pas être payée comme telle.
- Avant d’enchérir sur une pièce à emblème nazi auprès d’un vendeur allemand, demandez-lui par écrit comment il se situe par rapport à ce texte, et comment l’objet sera présenté et expédié.
- Ce guide ne traite pas des autres règles allemandes qui pourraient s’appliquer, faute de source vérifiée. Renseignez-vous avant de payer.
Conserver et documenter sa croix de fer
Une croix de fer associe plusieurs métaux : sur l’exemplaire 1813 décrit par Künker, une âme en fer est sertie dans une monture en argent (Künker, 2023). Aucune source spécialisée en conservation n’a été consultée pour ce guide, qui ne propose donc pas de protocole de nettoyage ou de stockage. Avant toute intervention sur une pièce de valeur, demandez l’avis d’un restaurateur spécialisé dans les métaux.
Les accessoires comptent autant que la croix. L’exemplaire Künker avait conservé son ruban d’époque, mentionné en toutes lettres dans la description du lot (Künker, 2023). Ruban, étui, certificat d’attribution, photographies du titulaire : gardez tout, et ne séparez jamais ces éléments de la pièce.
Une fiche d’inventaire remplie dès l’achat facilite une future expertise ou une revente. Elle doit contenir :
- la version présumée et la classe ;
- la description des deux faces et de tous les marquages, avec photos ;
- les dimensions et le poids mesurés ;
- les accessoires présents : ruban, étui, documents ;
- la provenance : vendeur, date, prix payé, facture, catalogue ;
- les avis d’expert éventuels, datés et signés.
Cette fiche sert aussi sur le plan juridique : elle retrace l’origine de la pièce et les conditions de son acquisition. Elle vous sera utile le jour où vous confierez la croix à une maison de ventes, qui devra la présenter dans le respect des règles décrites plus haut.
Sources
- Légifrance (Code pénal, art. R645-1) — Le port ou l’exhibition en public d’un uniforme, insigne ou emblème rappelant une organisation déclarée criminelle est puni de l’amende des contraventions de 5e classe, sauf pour un film, un spectacle ou une exposition à évocation historique. (Version en vigueur depuis le 21/06/2010 ; consulté le 07/10/2026)
- The Times of Israel (FR), qui rapporte la mise en garde du Conseil des ventes volontaires — Le Conseil des ventes a mis en garde les maisons de ventes : exposer en vue de la vente, dans un catalogue papier ou numérique ou au public, des objets porteurs de signes nazis est interdit, et un autocollant ou un floutage ne suffit pas. Des cas sont cités à Albi, Rodez, Fécamp, Soissons et Pamiers, dont des croix de fer. (12/03/2021 (source secondaire : le communiqué original n’a pas été retrouvé sur conseilmaisonsdevente.fr))
- Le Monde du Droit (sur Cass. crim., n° 22-85.540) — Selon la Cour de cassation, fixer et diffuser l’image de ces objets ne caractérise pas à elle seule l’exhibition en public au sens de R645-1. La diffusion en ligne peut toutefois relever de l’apologie de crimes contre l’humanité (art. 24, loi du 29/07/1881). (Arrêt du 05/09/2023)
- Ministère fédéral allemand de la Justice, gesetze-im-internet.de (OrdenG § 6) — Les décorations de guerre 1939-1945 ne peuvent être portées que sans emblème nazi. Le port, la fabrication, l’offre, la vente et la mise en circulation d’insignes à emblèmes nazis sont interdits (§ 6 al. 2). (Loi de 1957 (réf. BJNR008440957) ; consulté le 07/10/2026)
- Deutsches Historisches Museum (LeMO), Arnulf Scriba — Hitler refonde l’ordre de la croix de fer le 01/09/2019 ; la croix de chevalier (Ritterkreuz) est décernée 7 313 fois pendant la guerre. Il y a 883 attributions avec feuilles de chêne, 159 avec glaives, 27 avec diamants, et une seule avec feuilles de chêne dorées (29/12/1944). (19/05/2015)
- Künker (maison de ventes, Osnabrück) — Lot 174, vente 395 : croix de fer de 2e classe, version 1813, monture en argent en deux parties et âme en fer, 44,3 × 39,1 mm, 17,5 g, ruban d’époque. Estimation 1 500 €, adjugée 6 000 €. Fondation le 10/03/1813 par Frédéric-Guillaume III, dessin de Schinkel. (Vente du 13/11/2023)
- Drouot.com (lot du Kunst- und Auktionshaus Quedlinburg) — Lot 23 : croix de chevalier 1939 en argent 800, fabricant C. E. Juncker (Berlin), marquée « L/12 ». Elle est décrite comme une fabrication de remplacement ou pour collectionneurs vers 1970, avec la date « 1813 » au revers. (Vente terminée ; date, estimation et prix non indiqués sur la page)
- Ministère fédéral allemand de la Défense (BMVg) — Fondations successives en 1813, 1870, 1914 et 1939, avec la croix gammée en 1939. Le président Theodor Heuss autorise la croix de fer comme insigne des véhicules de combat et aéronefs de la Bundeswehr le 24/09/1956. (Date de publication non relevée ; consulté le 07/10/2026)
- Bundeswehr (Luftwaffe) — La croix de fer créée en 1813 par Frédéric-Guillaume III est dessinée par Schinkel (croix noire bordée d’argent) et reprend le symbole de l’ordre Teutonique. ATTENTION : cette page donne le 01/10/1956 pour l’adoption, contre le 24/09/1956 au BMVg. Retenir le BMVg ou signaler l’écart. (Article des 65 ans (2021) ; consulté le 07/10/2026)


